La Méthode de la Préoccupation Partagée (MPP) est aujourd'hui l'outil anti-harcèlement scolaire le plus utilisé en Suisse. Mais comment fonctionne-t-elle concrètement, et quelles sont ses limites ? Maria Amzova, psychologue, en fait le tour.

Comme nous le rappelons souvent dans nos articles et publications, Via considère que l’école joue un rôle central dans la prévention et la prise en charge du harcèlement scolaire. Les établissements devraient en être les premiers acteurs, tant pour anticiper les situations que pour intervenir lorsqu’un cas est suspecté ou confirmé.

De nombreux programmes, développés et évalués dans différents pays, visent à la fois la prévention et la gestion du harcèlement. J’ai choisi d’en présenter ici trois :

  • la Méthode de la Préoccupation Partagée (MPP), aujourd’hui le modèle le plus répandu en Suisse
  • le programme KiVa, originaire de Finlande, un des modèles les plus connus, auquel je me suis intéressée car je l’ai moi-même expérimenté durant ma scolarité
  • et enfin le modèle d’Olweus, issu de Norvège, moins connu mais particulièrement intéressant par sa structure et son impact documenté.

La méthode de préoccupation partagée

La méthode de préoccupation partagée et la méthode souvent évoquée quand on parle de prise en charge du harcèlement en Suisse. Cette méthode vient à l’origine de la méthode dite du « Shared Concern », élaborée dans les années 1970 par le psychologue suédois Anatol Pikas. Selon Pikas, le harcèlement est le plus souvent groupal et cimenté par la peur. Les enfants ou adolescents sont la plupart du temps peu conscients du mal qu’ils font et/ou de la gravité de leurs actes. Leur besoin est d’appartenir au groupe. Cette approche, centrée sur la résolution non punitive du harcèlement, constitue la base théorique dont la MPP est issue. Mais en quoi consiste elle concrètement ?

Quand une situation de harcèlement est observée, suspectée ou rapportée, les élèves impliqué·e·s dans les actes d’agression sont reçu·e·s individuellement par l’adulte intervenant·e. L’entretien commence par l’expression d’une préoccupation : l’adulte partage son inquiétude concernant la souffrance d’un·e élève, sans mentionner de plainte ni accuser directement l’élève reçu·e.

L’objectif est d’amener l’élève à reconnaître la situation et à développer de l’empathie pour la victime. L’enseignant·e peut par exemple dire : « Je m’inquiète pour Camille : elle est souvent seule et semble triste, elle manque parfois l’école. » Si l’élève dit ne rien avoir remarqué, il ou elle est invité·e à être plus attentif·ve dans les jours suivants. Cette étape repose sur l’idée que les jeunes partagent naturellement une capacité d’empathie et un désir de résoudre les problèmes.

Dans un second temps, l’élève est encouragé·e à proposer des actions concrètes pour améliorer la situation de la victime. L’adulte ne donne aucune solution : c’est à l’élève d’imaginer comment contribuer positivement, afin de l’amener à s’engager activement dans le changement.

En parallèle la victime est également reçu·e en entretien et ses parents sont averti·e·s au sujet de la mise en place de la MPP.

Cette approche se veut non blâmante, elle part du principe que les sanctions peuvent se révéler contre-productives dans les situations de harcèlement. Elles risqueraient d’abord de renforcer la stigmatisation de la victime, que les adultes pourraient croire protégée alors que sa situation s’aggrave. Les sanctions seraient ensuite mal adaptées aux dynamiques de groupe, puisqu’elles ne peuvent viser qu’un individu alors que le harcèlement est souvent collectif, ce qui les rend perçues comme injustes. Enfin, les sanctions exigent des preuves claires, alors que parfois des situations remontent via des faits rapportés et difficiles à établir avec certitude.

La Méthode de la préoccupation partagée (MPP) est utilisée dans de nombreux cantons suisses, tant en Suisse romande (Vaud, Genève, Fribourg, Neuchâtel, Valais, Jura…) qu’en Suisse alémanique, comme dans le canton de Bern.

Résultats et limites

Sur le site de l’état de Vaud on peut lire « Des évaluations ont été menées en juin 2020 et juin 2023 auprès des équipes MPP de la scolarité obligatoire : 88 % des situations de harcèlement-intimidation entre élèves gérées avec la MPP se sont améliorées et 98 % des équipes MPP estiment que la méthode de la préoccupation partagée est une plus-value pour l’établissement. »

Il est important de noter que ces résultats favorables sont observés quand la méthode est mise en place par des intervenant·e·s formé·e·s et que les différentes étapes sont respectées, or on remarque que dans certaines écoles cela n’est pas le cas.

Cette méthode présente certaines limites, notamment liées à l’âge des élèves. La MPP fonctionne particulièrement bien avec les enfants plus jeunes : au niveau préscolaire et primaire, le développement affectif fait que l’enfant cherche généralement à plaire à l’adulte et se construit beaucoup à travers son regard et sa validation. À l’adolescence, la dynamique change. Si l’enfant plus jeune peut parfois croire que les adultes ne savent pas exactement qui est responsable et se dire qu’il est possible de « réparer » la situation sans être directement mis en cause, à l’inverse, l’adolescent·e ne se fait aucune illusion : il ou elle comprend immédiatement pourquoi il ou elle est convoqué·e et sait que son implication est identifiée.

Lorsque la MPP n’est pas accompagnée de mesures disciplinaires adaptées (sanctions de l’auteur·e et information de ses parents), l’intervention peut perdre en efficacité. Dans le meilleur des cas, elle peut être ignorée ; dans le pire, elle peut renforcer la stigmatisation, notamment parce que l’approche se centre principalement sur l’auteur·e, tandis que la personne ciblée est peu impliquée et peut rester enfermée dans une position de vulnérabilité et de victime. Ce sont des situations que j’ai pu observer en consultation

Comme le rappelle Anne Jeger, psychologue clinicienne au sein de Via, la MPP est pensée avant tout pour des situations de harcèlement impliquant une dynamique de groupe. Cela implique qu’elle n’est pas adaptée aux situations de harcèlement individuel, et elle montre également ses limites dans les situations de harcèlement très grave et chronique, qu’elles soient individuelles ou collectives. La plupart du temps, seuls les parents de l’enfant victime sont avertis. C’est ce que montrent les retours du terrain – issus des consultations, des appels de parents et des récits d’enfants au sein de l’association Via. Il est d’ailleurs intéressant de noter que lors de la mesure de l’efficacité de la MPP les parents et enfants ne sont pas questionné·e·s.

En résumé, la MPP est un outil largement utilisé en Suisse et peut être efficace lorsqu’elle est appliquée correctement par des équipes formé·e·s sur certains publics. Son approche non blâmante permet de travailler les dynamiques de groupe, mais elle montre aussi certaines limites, notamment auprès des adolescent·e·s si elle n’est pas complétée par d’autres mesures.

Dans un prochain article, je présenterai le programme finlandais KiVa, qui se distingue de la MPP par son approche plus structurée, centrée sur l’ensemble du climat scolaire et soutenue par des outils pédagogiques clés en main.

Maria Amzova est psychologue diplômée de l’Université de Lausanne. Elle a travaillé avec des enfants touchés par le harcèlement scolaire au sein du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent du CHUV et accompagne actuellement des jeunes en clinique privée à Genève.

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