Je tiens à préciser qu’il est particulièrement humiliant, gênant et dégradant de livrer une histoire si personnelle et intime à des inconnus. Mais pour réellement comprendre ce que signifie le harcèlement scolaire sur le long, très long terme, il est nécessaire de l’évoquer. Je ne demande pas la pitié en racontant mon histoire, mais simplement la reconnaissance d’une souffrance profonde vécue par tant d’enfants. Si profonde que, même dix ans après, j’ai encore du mal, et surtout de la honte, à l’assumer…
Pour ma part, le harcèlement a commencé à mes neuf ans. Cette année-là, deux de mes amis (un garçon et une fille de mon quartier) ont commencé à me faire du chantage affectif : un jour nous étions amis, un autre nous ne l’étions plus et ainsi de suite. Au départ, ils me donnaient des raisons, puis tout et n’importe quoi justifiait de m’exclure ou de me frapper, parfois violemment. Malgré tout, je les aimais sincèrement. Je voulais juste être leur ami et je dépendais affectivement d’eux. Rien ne comptait plus au monde que leur affection, même si eux n’en avaient que faire de la mienne…
Le summum de cette violence fut sans doute le moment où ils me firent entrer dans une poubelle. Ils n’ont même pas eu besoin de me forcer, j’y suis allé de ma propre initiative. Et ça, c’est pire que s’ils m’y avaient mis de force. J’avais tellement peur de les décevoir ou de perdre leur amitié que je l’ai fait. Une fois à l’intérieur, ils m’ont refermé le couvercle dessus. Quand j’ai repris mes esprits, je les ai entendus rire, rire aux éclats. Finalement, ils m’ont libéré. Arrivé chez moi, j’ai fait comme si de rien n’était.
Cette période dura deux ans… un véritable enfer ! J’avais constamment peur. Je ne pouvais même pas me dire que, si je suivais une certaine conduite, je ne risquerais rien, car ils étaient imprévisibles. Je faisais des cauchemars presque tous les soirs. Régulièrement, je rentrais chez moi en larmes.
À cette époque, j’étais devenu gros, je me consolais avec la nourriture.
Deux ans plus tard, une nouvelle année, une nouvelle classe… J’étais loin de me douter que ce serait peu ou prou la même chose… Le premier semestre se déroula pourtant bien, mes camarades de classe étaient aimables et j’avais même un certain plaisir à aller en cours.
Mais brusquement, à l’approche de Noël, tout changea ! Sans raison, mon meilleur ami de classe commença à m’insulter. Il me disait d’aller me faire enculer ou me traitait de fils de pute. Ses colères étaient très fortes et brutales. Il me frappait et me brusquait. Il avait pris possession de mon corps et de mon esprit. J’étais sous son emprise, j’avais même peur qu’il puisse lire dans mes pensées. Il me forçait à faire des choses dégradantes, très dégradantes…
Souvent, il me rappelait que, sans lui, je n’étais rien et que, de toute façon, tout le monde me détestait. Malgré tout, moi, je l’aimais beaucoup. Les deux années en sa compagnie n’étaient pas très reluisantes, mais ce n’était rien comparé à ce qui allait suivre…
Inutile de préciser qu’avec tout ça, mes résultats scolaires n’étaient pas brillants. Mais grâce à l’aide de ma mère, je réussis tout de même (de justesse) à aller en VSG. Si j’avais su ce qui allait m’arriver, je n’aurais sans doute pas fait tous ces efforts…
C’est précisément à ce moment-là qu’une forme de début de déshumanisation a commencé. Une nouvelle fois, j’allais découvrir une nouvelle classe et de nouveaux camarades. Pour être franc, je ne sais même pas par où commencer. Si, peut-être par cet après-midi où notre enseignante avait fait grève, nous livrant à nous-mêmes…
L’un des garçons de ma classe, un blondinet prétentieux, ne m’aimait pas (sans raison). J’étais toujours très gentil avec tout le monde, lui compris. Il a commencé à me dire que j’étais gros, puis que j’étais un bon à rien et que je ferais mieux de ne pas exister. Il me faisait tout le temps peur, il me haïssait vraiment. Dès qu’il était contraint de s’approcher un tant soit peu de moi, il faisait de grosses crises de colère. Il n’était pas le seul d’ailleurs : plus ou moins toute ma classe ne m’aimait pas. Une fille ne m’aimait pas beaucoup non plus, elle me trouvait dégoûtant et elle n’était pas la seule.
Pourtant, à la fin de cette année, le blondinet qui m’avait frappé, humilié et rabaissé tout au long de celle-ci me fit un câlin en me souhaitant un bel été. À ce moment-là, j’ai naïvement pensé que quelque chose avait changé… quelle erreur !
Lors de la rentrée suivante, il commença à me dire qu’il préférerait « manger de la merde » plutôt que de me toucher. Jamais il n’a cessé de me haïr et de m’humilier. Il se moquait également de ma famille ou de mon domicile, bien qu’il n’y soit, bien sûr, jamais venu. Une fois de plus, j’avais tout le temps peur. J’avais tellement peur que, petit à petit, je suis devenu complètement paranoïaque ! Je craignais tout le temps qu’il soit dans les parages, qu’il m’espionne. Je me souviens m’être dit, à ce moment-là, que ce serait mieux que je disparaisse définitivement. Comme ça, plus personne n’aurait de problèmes.
Un jour, ma mère m’avait acheté une très jolie jaquette d’une grande marque. Mes « camarades » de classe se mirent à s’essuyer les mains dessus après avoir mangé ou être allés aux toilettes. Ils me demandaient de venir, ce que je faisais, puis ils essuyaient leurs sales pattes sur moi. J’avais toujours peur de les décevoir ou de perdre leur « amitié » même si, rétrospectivement, elle ne valait pas grand-chose…
Ils me faisaient faire des choses humiliantes. Je ne le voulais pas, mais ça les faisait tellement rire… Impossible pour moi de les priver d’un tel plaisir. Le blondinet était le pire d’entre eux ! Je voulais plus que tout être son ami, comme quand il m’avait fait un câlin… Je nettoyais ses affaires de gym pour lui faire plaisir, mais rien n’y faisait. Il avait décidé que je n’étais qu’un bon à rien, sale et puant, sans doute indigne de lui.
Aux promotions, j’ai reçu un prix : celui du « mérite ». Sur le moment, je dois bien reconnaître que j’étais content, il y avait une somme d’argent avec. Je ne me souviens plus combien. Cependant, aujourd’hui, lorsque j’y repense, j’en suis malade ! C’est comme si on m’avait donné un peu d’argent pour compenser toutes ces années de terreur, de souffrance et d’humiliation, alors que mon rapport aux autres était à jamais endommagé. Je n’avais aucune confiance en moi ni estime personnelle. Je ressemblais à un chien battu ! Ma vie entière, je l’avais passée à baisser la tête, à raser les murs et à courber l’échine. Je me dégoûtais, je ne me supportais pas, je me haïssais, je me rabaissais et m’insultais sans arrêt… Et avec un peu d’argent, on voulait compenser toutes ces années ainsi que ce mal infini ? Bien sûr, ce raisonnement est faux. Car de ma souffrance, personne n’en a jamais rien su ! J’ai tout fait pour la cacher, faire croire que tout allait bien, que j’étais heureux.
Ces sept années, je les clos comme on referme un livre. C’est du passé. J’ai même l’impression que ça ne peut pas être le mien… que c’est celui d’un autre, tellement il ne colle plus avec ma personnalité d’aujourd’hui. C’est la première fois que je parle de tout ça. J’ai bien trop honte pour m’en ouvrir aux autres. D’ailleurs, je crois que je n’arriverai jamais à l’assumer complètement. Le pire, c’est que mes agresseurs m’ont sans doute oublié depuis longtemps. Mais moi, je n’y arrive pas ! Leurs visages, leurs regards, leurs voix et leurs rires, je ne les oublierai jamais. C’est gravé en moi, ils m’ont marqué et sali à vie.
Aujourd’hui, mon moral connaît des hauts et des bas, même s’il y a tout de même davantage de moments positifs.
Après avoir entrepris la démarche de partager mon témoignage sur cette plateforme, j’ai contacté l’ancien directeur de mon établissement scolaire. Sa réaction m’a profondément blessée. En effet, il n’a pas répondu à la lettre que je lui avais envoyée, accompagnée de mon témoignage. Face à son silence prolongé, je l’ai finalement contacté par téléphone. Il s’est montré froid et culpabilisant. Il m’a affirmé qu’il existait parfois des « responsabilités partagées » dans les situations de harcèlement scolaire et que mes parents auraient dû remarquer quelque chose et agir. Pour finir, il a laissé entendre que le harcèlement n’était pas de sa responsabilité.